Hanna Schygulla
MARIE LUISE
un récit de
Kerstin Specht
Traduction de
Mehdi Benhlal
Une lecture de
Hanna Schygulla
avec
Stéphan Oliva
au piano
Stéphan Oliva
 
 

****

---Cette pièce est d'abord un hommage à Marie Luise Fleisser ( 1901 -1974 ), " le plus grand auteur dramatique féminin du XXe siècle " selon Elfriede Jelinek. Son destin d'écrivain, marqué par sa rencontre avec Brecht, fut aussi chaotique que lumineux. Mais par delà cet aspect biographique, le texte de Kerstin Specht constitue un magnifique poème dramatique autour du thème de la création. L'auteur convoque avec un humour acerbe, imprégné de mélancolie, les fantômes qui peuplèrent l'existence d'une femme obligée de lutter pour faire reconnaître son droit d'exister en tant qu'écrivain.
Avec Hanna Schygulla, nous en proposons une lecture scénique, accompagnée par le musicien et compositeur Stephan Oliva.
C'est à une composition originale qu'a travaillé Stephan Oliva qui laisse une part importante à l'improvisation ; improvisation aussi pour Hanna Schygulla qui par moments peut partir dans le chant ou dans des variations improvisées sur le texte de la pièce soutenue par le piano.

Marie-Luise Fleisser, par Hanna Schygulla

Un après-midi, il y a plus de trente ans,
Fassbinder, à Munich, travaille aux répétitions des Pionniers d'Ingolstadt
et moi, bras dessus, bras dessous avec Irm Herrmann, je vais et je viens sans cesse dans une promenade toute fictive...et ce faisant nous lançons des phrases laconiques et fortement balancées.
Et voilà que, de façon totalement inattendue, la porte s'ouvre, et qu'entrent deux autres femmes, se tenant aussi par le bras.

Elles sont plus âgées, elles pourraient être nos mères, et elles s'asseoient discrètement, comme ça, sur le bord de la scène...et nous regardent; et quelqu'un chuchote : c'est Fleisser ! Avec son amie, Therese Giehse !
Et nous continuons tout simplement à interpréter son texte, qui déjà ne lui appartenait plus tout à fait.
Et ce que la soudaine visite de la vieille dame signifiait, et ce qu'elle pensait...je n'en sais rien!

Ainsi c'était bien elle, en chair et en os...la fameuse Marie-Luise, "Votre Fleisserin", comme elle terminait souvent ses lettres; "Votre", et aussi "la nôtre".
La femme à qui Fassbinder a dédié sa deuxième pièce "Katzelmacher", et ce à juste titre.
Car lui aussi a reçu la langue de Fleisser dans le lait de sa mère, tout comme les jeunes auteurs bavarois de notre temps.

Franz Xaver Kroetz et Martin Sperr, tous ses fils par affinité, veulent tirer "leur Fleisser" de l'oubli pour la mettre en pleine lumière.
Elle..."la chèvre",
Elle..."issue d'un tronc puissant",
la grande Fleisser, fille de petites gens.
La femme qui vient d'un milieu étriqué, et telle une comète apparaît dans le ciel de Berlin, et puis retourne à l'étroitesse, réduite au silence, mise au ban des écrivains dans ce "Purgatoire d'Ingolstadt".
Et puis, après de longues, de trop longues années, enfin de retour dans son élément...dans le Mot.

Et ensuite...il n'y a pas si longtemps...je suis à Ingolstadt, au cours d'une tournée théâtrale, et bien évidemment je ne peux me trouver là-bas sans penser à Marie-Luise.
Elle est en nous, "au-dedans"!
Et je vais donc voir le bâtiment où se trouvaient sa maison et le magasin de Bepp Haindl, le débit de tabac de son mari. Là où elle a géré le budget et tenu les comptes, assuré son service et servi les clients, et a dû se farcir toutes ces heures.

Et je vois les murs derrière lesquels sa vie (comme elle l'écrivait elle-même) "était emprisonnée, comme dans un trou perdu".
Je vois la petite porte, les petites fenêtres. Je vois cette espèce de cage à lapins couleur gris souris,
si étroite que la nostalgie ne peut y étendre ses ailes sans se blesser.
Et là, à l'intérieur, un bureau si petit, vous n'imaginez pas, et dessus la photo de Bertolt Brecht.

Brecht, celui qui l'a découverte, qui l'a exposée plus d'une fois à des situations intenables.
Brecht qu'elle a eu pour amant, et puis plus tard comme ami et comme aide à l'occasion.
De lui, il n'y a que quelques messages sobres à celle qui fut sa bien-aimée.

Contrairement à Bepp qui, même après avoir été éconduit en tant que fiancé, continue à l'accabler de lettres:
"...Parce que tu m'as offert plus qu'aucune autre...", "c'est toi qui m'as appris à aimer".
Lui qui patiemment, reste à ses côtés, même lorsqu'à Ingolstadt on préfèrerait "de beaucoup lui attacher la main pour qu'elle ne puisse plus tenir la plume", même lorsque les nazis jettent ses livres au bûcher.

Il reste à ses côtés; et c'est ainsi qu'en définitive elle ne peut plus échapper à son amour et qu'elle finit par l'épouser.
Et qu'elle devient une femme au foyer, une femme d'affaires, et malheureusement pas une mère.
"Et en vieillissant nous voyons finalement le rideau se refermer et toutes les questions rester ouvertes"
(B. Brecht).

Fallait-il qu'elle vive ainsi pour écrire, ou fallait-il qu'elle écrive pour vivre ainsi? Ou bien les deux!

Pour le centième anniversaire de la naissance de Fleisser, le 23 novembre 2001, elle ressuscitera sur bien des scènes.

Ainsi dans les théâtres de Munich, avec "Marie-Luise - Au dos des factures";
un texte qui n'est pas d'elle...mais qui parle d'elle, un monologue dramatique de sa petite-fille spirituelle Kerstin Specht, celle qui a acquis la célébrité avec "Le pré aux Ricains".
Et de la première à la dernière ligne, on perçoit le battement de coeur de cette vie
entre

Etroitesse et grandeur
Servitude et liberté

Donner, se rendre, abandonner
et pour finir se relever.

Entre les fourneaux, l'écritoire et l'écriture
Entre l'exil intérieur et l'indéracinable patrie affective.

Nous ne sommes sur Terre que des hôtes de passage
et nous errons sans repos
en butte à bien des maux
en quête du havre éternel.

****

- retour -